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Emma Lambotte, l’âme soeur d'Ensor

Artistes

Lorsqu'Emma Lambotte découvre l'œuvre de James Ensor, elle reconnaît en lui son âme sœur. Ils deviennent amis pour la vie.

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Portret van Emma Lambotte

Jeune femme, Emma Lambotte (1876-1963) était désireuse de briser le carcan imposé aux femmes. Elle publie des poèmes, des livres et des critiques d'art. Mais ce n'est pas tout. Lorsqu'elle découvre dans une revue l'œuvre d'Ensor, elle reconnaît en lui une âme sœur. Une amitié voit le jour. Des lettres vont et viennent. Emma achète vingt oeuvres chez Ensor. Elle soutient de cette façon Ensor et peut à son tour se profiler. Comment se passe cela ? Nous avons posé la question à Ulrike Müller qui connaît le monde des collectionneurs d'art du 19ème et du début du 20ème siècle mieux que quiconque.

Qui était Emma Lambotte ?

Ulrike Müller: « Emma est née à Liège en 1876. Elle est la fille d'Edouard Protin, un imprimeur-entrepreneur et grandit ainsi dans le giron d'une famille bourgeoise prospère. Puisque pour les Protins l'éducation était importante, Emma a étudié dans les meilleures écoles privées. Ce qui n'était, dans la société de l'époque, pas chose évidente pour les jeunes filles. En raison de son talent artistique, on l’autorise également à suivre des cours particuliers à l'Académie des Beaux-Arts de Liège. À 19 ans, Emma épouse Albin Lambotte, un médecin. Ils déménagent à Anvers où Albin trouve une place comme chirurgien-chef à l'hôpital Stuyvenberg. Emma et Albin s'installent dans une demeure majestueuse située dans la Louizastraat, à proximité de la Banque Nationale, récemment construite. »

Emma se plaît-elle à Anvers ?

Ulrike Müller: « Emma se retrouve dans le monde médical conservateur d'Anvers. Dans une lettre à James Ensor, elle brosse le portrait de cette compagnie typique d'un des dîners mondains chez elle - dîners somptueux aux invités importants : « un groupe de vieillards grisonnants en compagnie de leurs épouses toutes aussi grisonnantes. » Elle aurait préféré avoir Ensor à sa table, poursuit-elle dans sa lettre, pour pouvoir parler à une personne avec qui elle partage les mêmes idées. Grâce à la place éminente qu’occupe l’autoportrait d'Ensor dans la salle à manger, elle peut toutefois regarder l'artiste lors du dîner. Et se sentir connectée à lui. Elle éprouve plus d'affinités avec les artistes qu'avec la haute société. »

Grâce à Ensor, Emma ressent moins, en tant que femme, d’être placée plus bas dans la société.

Ulrike Müller

Que fait Emma pour faire passer le temps ?

Ulrike Müller: « Elle écrit. Nous la connaissons aujourd'hui avant tout comme une écrivaine de poésie, de livres, de critique d'art. Certes, sous un pseudonyme. Et puis, elle collectionne des oeuvres d'art. Elle s’identifie pleinement à travers sa collection en choisissant des œuvres qui ne correspondent pas au goût de la bourgeoisie anversoise, souvent des œuvres contemporaines. Nous en sommes informés grâce aux photographies et à sa correspondance, car il n'existe pas d'inventaire de sa collection. »

Une véritable amitié

Quand rencontre-t-elle Ensor ?

Ulrike Müller: « En 1904. Chez Ensor, elle trouve ce qui lui manque avec la bourgeoisie anversoise : une véritable amitié. Elle lui écrit qu'elle apprécie vraiment le fait qu'il se conduise avant tout comme un camarade avec elle. Grâce à Ensor, Emma ressent moins, en tant que femme, d’être placée plus bas dans la société. »

Comment se déroule la relation avec Ensor ?

Ulrike Müller: « Emma admire l’œuvre d’Ensor. Son style non-conventionnel éveille son goût et sa vision novatrice de l'art. En soutenant Ensor, Emma met en avant ses idéaux artistiques, et ce aussi en tant que critique d'art. »

 « A l'inverse, Ensor tire lui aussi profit de cette amitié. Le fait qu'Emma lui achète des œuvres comme cliente est une légitimation de son talent. Les critiques élogieuses qu'Emma écrit sur les œuvres d'Ensor pour les revues et les journaux contribuent à établir la renommée d'Ensor. »

Schilderij De oestereetster van James Ensor
La mangeuse d'huîtres

James Ensor, KMSKA

Quelles œuvres Emma achète-t-elle à Ensor ?

 

Ulrike Müller: « En particulier les œuvres les plus controversées, telles que La mangeuse d'huîtres. Pour elle, ce sont ces œuvres-là qui caractérisent le mieux Ensor et l'affirment dans son individualité. Elles constituent en outre un moyen pour elle de se distancer de la bourgeoisie anversoise. » 

 

« Oui, elle aime repousser les limites. Ce qu’elle peut se permettre puisque sa famille est restée à Liège. Elle ne met personne dans l'embarras avec ses goûts particuliers. Il se peut qu'elle soit soutenue par son époux. »

Affirmation imposante

Où sont exposées les œuvres qu'Emma achète à Ensor ?

Ulrike Müller: « Emma expose ses Ensor à des endroits stratégiques de sa maison. Comme beaucoup d'autres femmes de son rang, elle organise des salons auxquels elle invite des écrivains, des musiciens et des artistes. Les femmes se consacrent à créer une décoration intérieure sophistiquée. À cette époque, ceci est considéré comme un passe-temps typiquement féminin. En organisant des salons et des dîners de société, l'intérieur rentre dans la sphère semi-publique. Comme beaucoup d'autres collectionneurs, Emma utilise son intérieur pour révéler son identité auprès de ses confrères. Les Lambotte ont du mobilier et des papiers peints dans le style Art nouveau dernier cri. »

De oestereetster van James Ensor in het interieur van Emma Lambotte
Indispensable à l'interieur de la maison La salle à manger dans la maison d'Emma et Albin Lambotte à Anvers avec au centre La mangeuse d’huitres de James Ensor, photo, autour de 1911, MRBAB, Bruxelles/AACB inv. n°. 91677/2

« Les œuvres d'Ensor sont indispensables à l'intérieur de la maison d'Emma. Dans son hall d’entrée monumental, elle accroche Nature morte aux chinoiseries. Il s'agît là d’une affirmation car ses invités le voient dès qu'ils franchissent le pas de la porte. Tout près, elle crée ses propres natures mortes avec des estampes asiatiques, des assiettes, des plumes, des vases et des figurines. Mais elle va encore plus loin. Dans le même hall, elle accroche au mur Adam et Eve chassés du Paradis terrestre, une oeuvre choquante qui n’est pas appréciée par tout le monde. Elle écrit à Ensor sur l'effet foudroyant que le tableau produit dans le hall. »

Twee topwerken van Ensor uit de collectie van Lambotte
Chefs-d'œuvre de la collection Lambotte À gauche : Adam et Eve chassés du Paradis terrestre. À droite : Nature morte aux chinoiseries

Emma achète-t-elle des œuvres d'art à titre individuel ou les Lambotte achetent-ils les œuvres ensemble ?

Ulrike Müller: « Il ressort des lettres que c'est Emma qui sélectionne les œuvres chez Ensor. Ensor correspond uniquement avec Emma, mais décrit le couple comme étant ses amis. Albin est également connu comme amateur d'art, mais étant un médecin très occupé, il a probablement moins de temps pour se consacrer à la collection. En signe de reconnaissance pour le soutien, Ensor offre à Emma son  Autoportrait aux masques. »

Influence réciproque

Emma a-t-elle eu une influence sur la carrière d'Ensor ?

Ulrike Müller: « Emma achète au final 20 tableaux chez Ensor, constituant ainsi la plus grande collection Ensor de son époque. Et comme je disais, elle écrit au sujet des oeuvres d’Ensor. Mais surtout, elle introduit Ensor auprès du collectionneur d'art et mécène anversois François Franck. En tant qu’inspirateur du cercle artistique avant-gardiste L’Art Contemporain (Kunst van Heden), celui-ci fait entrer Ensor dans le circuit d’expositions, renforçant ainsi sa renommée et son prestige. Ainsi en 1910, Ensor a pu exposer à Rotterdam. »

 « Nombreux sont les collectionneurs et les musées, comme le KMSKA, qui commencent à acheter ses oeuvres. En 1921, L’Art Contemporain organise même une rétrospective Ensor à Anvers. Emma est la seule femme membre du comité d'exposition et prête quatorze œuvres de sa propre collection. Comme sa collection de peintures était moins évidente, elle a laissé son empreinte sur cette exposition. »

Portret van Emma Lambotte door James Ensor
Portrait d'Emma Lambotte James Ensor, 1907, collection privée (détail)

Et inversement, Ensor avait-t-il une influence sur la carrière artistique d'Emma ?

Ulrike Müller:

« Dans sa jeunesse, Emma peint, mais ses ambitions n'étaient pas là. Tout ce qui nous reste d'elle est un portrait d'intérieur. Dans ce tableau, on voit son bureau avec au-dessus l’Autoportrait aux masques d’Ensor - une illustration de l'inspiration qu'Emma puise dans l’œuvre de l'artiste.

 « Sa passion, c’est avant tout l’écriture. Comme écrivaine, elle peut exprimer ses opinions. Elle veut être innovante, s'émanciper, avoir sa voix en tant que femme. Elle connaît plus de succès comme mécène et écrivaine que comme peintre. Elle excelle dans le rôle qu'elle s’attribue. »

 

« Toute sa vie durant, elle continue à tisser des liens avec Ensor. Elle continue à donner des conférences, écrit ses mémoires dans un esprit d'amitié. Même à 85 ans, juste avant sa mort, elle travaille encore sur un livre « Ensor, que j'ai connu. »

 

En 1927, Emma et Albin vendent six oeuvres d'Ensor au KMSKA dont La mangeuse d’huitres et Adam et Eve chassés du Paradis terrestre. Nous en ignorons les raisons. Il est possible que leur nouvelle demeure à Wilrijk soit trop petite, ou que la période soit économiquement favorable.

Ulrike Müller est chercheuse au Musée Mayer van den Bergh et chercheuse post-doctorat au Centre de l’Histoire Urbaine de l’Université d’Anvers.

Un tour d’horizon sur James Ensor

L'un des plus beaux trésors du KMSKA est la collection Ensor. Une mine inépuisable, la plus grande du monde ! James Ensor restera dans l'histoire le peintre des masques. Mais il est bien plus que cela. En collaboration avec notre spécialiste Ensor Herwig Todts, nous présentons un triptyque à propos du maître

Dans le deuxième épisode de la série, nous laissons Ulrike Müller parler d'Emma Lambotte.

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