ZAAL Z

Regarder librement

Le magazine du musée ZAAL Z a rencontré l’artiste plasticienne Sharon Van Overmeiren (°1985). Elle sélectionne des estampes de la collection du Museum Plantin-Moretus pour l’expo A Topological Boulevard. Ou comment des artistes-curateurs introduisent des manières alternatives de regarder au KMSKA.
Par Koen Bulckens
Pour ce projet, vous avez travaillé avec la riche collection d’estampes et de dessins du Museum Plantin-Moretus. Comment utilisez-vous l’art ancien dans votre pratique artistique ?

Sharon Van Overmeiren : « Je crée des objets en céramique qui naissent de l’assemblage de différentes formes : cela va des artefacts anciens et grandes œuvres d’art à des éléments de la culture pop et des “déchets culturels flottants”. Le résultat est à la fois étrange et familier, car on reconnaît chaque élément individuellement, tout en découvrant un ensemble entièrement nouveau. Je qualifie donc souvent ma céramique de “sculptures fictives”. »

« Mettre sur un pied d’égalité et rassembler des matériaux provenant de sources diverses est au cœur de mon travail. Dans notre vie quotidienne, nous classons tout en catégories et en cases : cet objet va ici, un autre va là. Pour moi, ces catégories sont trompeuses. Tout dans le cosmos est composé des mêmes éléments, de la même matière. Je me concentre sur les similitudes, pas sur les différences entre les choses. C’est ainsi que je mets en évidence les relations entre les objets. »

Par quels canaux accédez-vous à vos sources d’inspiration ?

« Elles me parviennent par différents moyens. Parfois grâce à des visites de musées ou des voyages, mais le plus souvent via des livres ou Internet. Peu m’importe en réalité si je découvre une forme via une reproduction ou non. Tel une éponge, j’absorbe constamment de nouvelles formes, même dans la vie quotidienne. Prenez par exemple un homard et un croissant. Ils ont tous deux la même structure, qui peut servir comme une sorte de motif en écailles. Une fois qu’on remarque une telle similitude, on est lancé et on commence à en voir d’autres exemples. C’est de la même manière que je crée mes œuvres. Je relie les formes entre elles : l’une m’amène à une autre, et ainsi de suite. »

Que verront les visiteurs dans le cabinet des estampes du KMSKA ?

« J’ai sélectionné au total une soixantaine d’œuvres provenant de la collection du Museum Plantin-Moretus : dessins, estampes et livres. Je les ai regroupées en onze séries, en partant de similitudes formelles. Parfois, elles sautent immédiatement aux yeux, parfois il faut un peu chercher. Une de mes propres œuvres est également ajoutée à la présentation, afin de créer un lien avec ma logique artistique. »

« Dans l’exposition, les œuvres ne sont pas identifiées par des étiquettes classiques. Seul le nom que j’ai inventé pour chaque série sera visible. Le visiteur est ainsi invité à explorer les œuvres différemment. J’espère que les gens répondront à cette invitation, mais pas de panique : nous fournissons aussi un document avec les informations standards sur les objets – artiste, date, titre – pour ceux qui en ont un besoin irrépressible. »

Je ne veux pas prendre de place, mais en libérer. Ne pas dire quelque chose, mais faire en sorte que quelque chose puisse être dit.
Sharon Van Overmeiren
Pouvez-vous donner un exemple précis de ces similitudes formelles ?

« La série Double Dates est composée de duos dont l’un illustre particulièrement bien la méthode. Il s’agit d’un dessin coloré d’un couple dansant et d’une esquisse de bijou avec des perles. Ce sont deux images séparées par plusieurs siècles, mais malgré leurs histoires distinctes, elles peuvent se compléter. Ce sont aussi deux “grappes” : l’une est un chapelet de perles, l’autre un groupe de personnes. Mon esprit fait spontanément encore plus d’associations. Par exemple, les perles me font soudain penser à des ballons à cause de l’atmosphère festive des danseurs. »

La collection du Museum Plantin-Moretus est gigantesque. Comment avez-vous procédé pour sélectionner vos soixante œuvres ?

« Je ne voulais surtout pas m’en tenir à une série d’images canoniques, de chefs-d’œuvre ou d’œuvres d’artistes connus. Je voulais renverser toutes les hiérarchies existantes qui excluent certaines œuvres. J’ai donc décidé de tout regarder d’abord. J’ai essayé de travailler comme un enfant ou un ordinateur, sans préjugés ni parti pris. »

« Le catalogue en ligne du Museum Plantin-Moretus compte environ 90 000 enregistrements. J’ai commencé par un objet et cliqué sur “suivant”, encore et encore. Pendant des heures et des heures, j’ai regardé des images, toujours dépourvues de toute information contextuelle. Après trois mille objets, j’avais une idée de la diversité de la collection. C’est alors que sont apparues les premières associations : des formes qui s’accordent entre elles. »

Sharon Van Overmeiren

Alfred Ost, Danse flamande, Museum Plantin-Moretus

Que souhaitez-vous accomplir avec ce projet ?

« Je ne veux pas prendre de place, mais en libérer. Ne pas dire quelque chose, mais faire en sorte que quelque chose puisse être dit. Contempler des formes sans préjugés est libérateur. Mon objectif – tant avec mon propre travail qu’avec cette exposition – est que les visiteurs adoptent cette attitude de liberté. Que ce soit en regardant l’art ou en observant le reste du monde. »

 

Cet article est paru précédemment dans ZAAL Z. Quatre fois par an, ZAAL Z vous plonge dans l’univers du KMSKA et de sa collection, avec des interviews inspirantes, des articles de fond captivants et des nouveautés intéressantes. Abonnez-vous vite.

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