Restauration

Restaurer, c’est comme entreprendre un voyage

La mangeuse d’huîtres d’Ensor était cachée sous une épaisse couche de vernis. Une restauration approfondie redonne vie aux couleurs et à l’atmosphère.
La couche de vernis jaunie annulait presque toutes les intentions d’Ensor : toutes les nuances subtiles de ses couleurs étaient masquées, et la brillance du vernis créait des reflets gênants. Enfin, la texture vivante de la surface, si caractéristique du tableau, avait également disparu. Une recherche approfondie suivie d’une restauration permet au travail de briller à nouveau comme Ensor l’avait voulu.

Pour son mémoire de master en conservation-restauration à l’Université d’Anvers, Annelies Ríos-Casier s’est penchée sur les différentes couches de l’œuvre iconique d’James Ensor, en utilisant des techniques d’imagerie hautement spécialisées. Lene Smedts s’est occupée des couches de vernis et de peinture. Ensemble, elles répondent à toutes les questions sur les secrets culinaires d’Ensor et les effets de la restauration. Une conversation en strates.

En réalité, cette couche de vernis agit comme un filtre jaune sur le tableau. Comparez-le à des lunettes de soleil jaunes : le filtre donne à toutes les couleurs la même teinte jaunâtre. Les couleurs d’origine ne ressortent plus correctement.
Annelies Ríos-Casier

Couche 1 : vernis

En retirant une couche de vernis jaunie, La mangeuse d’huîtres paraît beaucoup plus vivante. Pourquoi un vernis jaunie fait-il une si grande différence ?

Annelies : « En réalité, cette couche de vernis agit comme un filtre jaune sur le tableau. Comparez-le à des lunettes de soleil jaunes : le filtre donne à toutes les couleurs la même teinte jaunâtre. Les couleurs d’origine ne ressortent plus correctement. »

Lene : « Pour cette œuvre, il s’agissait même de plusieurs couches de vernis. Autrefois, ‘rafraîchir’ un tableau signifiait souvent simplement appliquer une nouvelle couche de vernis. Mais sous cette couche se trouvait encore un filtre gris de saleté. En retirant toutes les couches, l’expérience complète des couleurs change. »

Est-il alors conseillé d’appliquer à nouveau une couche de vernis après la restauration ?

Lene : « Oui, surtout parce que les recherches montrent qu’James Ensor faisait lui-même cela. La restauration sert l’œuvre de l’artiste ; nous n’apportons pas de modifications de notre propre initiative. Une couche de vernis présente l’avantage que, après toutes les interventions, elle crée une couche homogène qui relie tous les aspects de l’œuvre. Ce vernis joue également un rôle protecteur, ce qui réduit les risques d’endommagement.

Chaque couche de vernis a son propre brillant. En tant que restaurateur, on peut en jouer. Un vernis naturel convient à La mangeuse d’huîtres, avec pour effet des couleurs plus saturées et un contraste renforcé.

De plus, les restaurateurs n’appliquent plus aujourd’hui de couches très épaisses. Il s’agit de couches fines, ce qui fait que le jaunissement sera moins visible. Il faut aussi tenir compte du fait que l’œuvre se trouve dans un contexte muséal : les rayons UV et autres rayonnements nocifs y sont maintenus au maximum à l’écart, ce qui ralentit le jaunissement. »

La saleté sur un coton-tige montre l’importance de retirer la couche de vernis.

Couche 2 : la surface de la peinture

En quoi La mangeuse d’huîtres diffère-t-elle des œuvres précédentes d’Ensor, comme Le salon bourgeois ?

Annelies : « Je considère La mangeuse d’huîtres comme une expérience de l’artiste. Les précédents Salons bourgeois sont plus sombres parce qu’James Ensor y mélange sa peinture avec des tons terreux foncés. Ce mélange rend l’ensemble un peu plus flou, comme une vieille photographie. Dans La mangeuse d’huîtres, il utilise de la peinture pure, pour un effet plus clair et plus intense. Tout est en contraste. En même temps, il laisse une très grande partie esquissée. On voit cela moins dans ses autres tableaux. »

Lene : « Dans une œuvre d’art, l’expérience est importante, et dans un grand tableau comme La mangeuse d’huîtres, c’est une véritable expérience. Ensor choisissait ses couleurs délibérément. Chaque couleur a sa fonction. Elles contribuent toutes à l’expérience globale. »

La différence de couleurs entre Le salon bourgeois et La mangeuse d’huîtres est énorme.

Le salon bourgeois - La différence de couleurs entre Le salon bourgeois et La mangeuse d’huîtres est énorme.

James Ensor

La mangeuse d’huîtres - James Ensor

Comment explique-t-on cette différence de couleurs ?

Annelies : « Les artistes connaissaient la qualité des pigments traditionnels : comment ils vieillissaient et s’ils étaient stables. À l’époque d’James Ensor, de nouveaux pigments et types de peintures apparaissent soudainement sur le marché. Les artistes étaient au début assez réticents à les essayer. Les lettres montrent qu’Ensor s’en préoccupait également, surtout en ce qui concerne la stabilité de ces nouveaux pigments. Ils étaient moins chers et plus vifs, ce qui ouvrait de nouvelles possibilités.

Dans La mangeuse d’huîtres, Ensor reste largement fidèle à ses pigments traditionnels, sauf pour le jaune. Auparavant, il utilisait du jaune de Naples pâle ou du jaune ocre brunâtre. Par rapport à d’autres couleurs non mélangées, comme le rouge vermillon vif, ces jaunes n’étaient pas assez puissants. Cela constitue donc une bonne raison de choisir le nouveau jaune de chrome. »

Ensor expérimente-t-il, en plus de l’usage des pigments, avec d’autres aspects ?

Lene : « Ensor connaît et maîtrise la manière dont la lumière se reflète sur les différentes textures de peinture du tableau. Il joue avec des surfaces lisses et rugueuses, avec des zones opaques et transparentes. Dans les autres Salons bourgeois, la surface est peinte de manière dense. En restaurant l’œuvre, on peut à nouveau voir à quel point Ensor construit sa peinture de façon délibérée. La mangeuse d’huîtres est un tableau très intéressant à étudier, car il comporte toutes ces différentes parties.

En tant que restaurateur, vous travaillez également de manière tactile. Vous êtes directement sur la matière physique, que l’artiste a manipulée avec ses doigts, ses couteaux à palette et des pinceaux épais ou fins. »

Pinceaux, couteaux à palette et son pouce. Ensor a utilisé toutes sortes de matériaux pour peindre La mangeuse d’huîtres.

Couche 3 : dans la peinture

Y a-t-il d’autres aspects typiques d’une œuvre d’art moderne ?

Lene : « Toutes les couches sont composées de différents composants chimiques. Une couche de peinture peut sembler sèche et immobile. Mais sous la surface et entre les couches, de nombreuses réactions chimiques se produisent !

La peinture à l’huile continue de sécher très longtemps. Dans La mangeuse d’huîtres, les couches de peinture sont encore en train de sécher, ce qui les rend beaucoup plus sensibles aux solvants et aux traitements de restauration que les chefs-d’œuvre du XVIIᵉ siècle, qui sèchent depuis 300 ans. Dans l’art moderne, l’empâtement est souvent limité. Il y a donc en général moins de marge lors de la restauration.

Chaque artiste explore dans son propre œuvre la manière dont il ou elle utilise de nouvelles peintures et techniques. »

Annelies : « C’est aussi ce que je trouve fascinant dans l’art moderne. J’ai l’impression qu’il y a déjà eu beaucoup de recherches sur l’art ancien. Dans l’art moderne et contemporain, un nouveau problème surgit chaque jour. Les artistes utilisent les matériaux de manière individuelle et créent leurs propres défis. Il y a toujours de nouvelles découvertes, de nouvelles histoires. »

Lene : « L’art moderne est encore jeune, et les processus de vieillissement le sont aussi. Lors d’une restauration, j’essaie toujours d’être prudente. Parfois, on se retrouve face à des questions auxquelles on n’a pas de réponse immédiate. Une restauration est donc aussi une recherche de clarté. Il faut prendre le temps avant d’entreprendre des actions importantes et consulter ses collègues. »

Le craquelé est un processus naturel de vieillissement. Le séchage de la peinture peut s’étendre sur plus de cent ans et ne s’arrête jamais. Lorsque la peinture sèche, une partie de la matière humide s’évapore. La composition de la peinture change, elle se rétracte, ce qui crée des tensions. Que fait la peinture sous tension ? Elle se fissure.
Lene Smedts
La mangeuse d’huîtres s’avère sensible aux fissures dans la peinture, appelées craquelures. Comment se forment-elles ?

Lene : « Le craquelé est un processus naturel de vieillissement. Le séchage de la peinture peut s’étendre sur plus de cent ans et ne s’arrête jamais. Lorsque la peinture sèche, une partie de la matière humide s’évapore. La composition de la peinture change, elle se rétracte, ce qui crée des tensions. Que fait la peinture sous tension ? Elle se fissure. »

Annelies : « Dans cette œuvre, les fissures sont surtout liées aux couleurs et se trouvent dans les parties blanches, bleu foncé et rouge foncé. Les couleurs sombres comme le bleu contiennent beaucoup d’huile, ce qui favorise la formation de fissures de retrait. Une couche de peinture trop épaisse peut également provoquer du craquelé. »

Lene : « Il existe aussi ce qu’on appelle le craquelé mécanique. Si la toile reçoit un choc, cela crée un craquelé en forme de toile d’araignée. On le voit également dans La mangeuse d’huîtres. Le vent sur la face arrière du tableau pendant le transport est dangereux, car la toile peut commencer à battre. La taille du tableau (153 × 210 cm) rend l’ensemble fragile. »

- Le craquelé est le plus prononcé dans les couches de peinture blanche, bleu foncé et rouge foncé.

Couche 4 : derrière la toile

Comment protéger une œuvre contre de nouvelles craquelures ?

Lene : « Pour ce traitement, un renfort avec un backboard a été placé au dos de la toile. Cette plaque en polyester est fixée à l’arrière du tableau. Elle comble les espaces entre le châssis sur lequel la toile est tendue et la toile elle-même. La toile peut ainsi moins bouger, et un coup porté lui causera moins de dommages. Elle absorbe les vibrations lors du transport et protège contre la saleté. Le backboard sert également de tampon climatique. »

Couche 5 : couches de fond

Des savons métalliques ont également été trouvés sur la toile. Il a été décidé de ne pas les enlever. Que sont les savons métalliques et quels problèmes peuvent-ils provoquer ?

Annelies : « Les savons métalliques se forment par une réaction entre un pigment contenant du métal dans la peinture et les acides de la peinture présents dans le liant à l’huile. Lorsque ces deux éléments réagissent, une petite boule se forme, appelée agglomérat. Si la réaction se poursuit, la boule peut traverser la couche de peinture. Lorsque plusieurs savons métalliques se trouvent proches les uns des autres, on dirait qu’une croûte de sable recouvre la peinture. Ces petites boules peuvent même tomber de la toile. Dans La mangeuse d’huîtres, les savons métalliques ne sont pas liés à la couleur, donc nous supposons que la cause se situe dans la couche de fond, qui contient du plomb selon les analyses spécialisées. Heureusement, ils sont très peu nombreux et aucune intervention n’est requise pour le moment. »

Annelies n’a remarqué les savons métalliques qu’au microscope. À l’œil nu, les petites boules sont à peine visibles.

Annelies n’a remarqué les savons métalliques qu’au microscope. À l’œil nu, les petites boules sont à peine visibles.

Annelies, tu as créé un modèle pour ton mémoire afin de tester tes idées sur l’usage par Ensor d’une couche de fond. Pourquoi ?

Annelies : « J’ai réalisé un modèle pour tester la différence entre peindre sur un fond blanc ou sur une sous-couche teintée. Contre mes attentes, l’effet n’était pas si important. Une sous-couche colorée permet d’harmoniser davantage les couleurs, de créer plus d’unité. Elle donne au tableau une lueur plus chaude. »  

Quelle couche de fond Ensor a-t-il utilisée pour La mangeuse d’huîtres ?

Annelies : « Je pense qu’James Ensor a utilisé un sous-couchage beige, mais Lene pense qu’il pourrait ne pas y être. »

Lene : « La différence entre un sous-couchage blanc et légèrement coloré est minime. De plus, Ensor peint souvent de manière opaque. Pour la restauration, cela a peu d’importance puisque l’accent était mis sur le retrait du vernis et le nettoyage. »

Anelies : « La partie en bas à droite a été laissée esquissée et transparente. Là, on peut voir le sous-couchage beige transparaître, destiné à casser le blanc. L’étude des couches pourrait donner une réponse définitive, mais il faudrait alors prélever un échantillon. Nous essayons d’éviter cela, car c’est une intervention destructive. »

Et il reste toujours quelque chose à explorer. Mais tu ne préférerais pas restaurer, Annelies ?

Annelies : « Ça a toujours été ma grande passion. En ce moment, je suis un peu à la croisée des chemins : vais-je me consacrer à la restauration pure ou à la recherche ? Actuellement, je penche davantage vers la recherche, car j’adore apprendre. J’aime étudier et résoudre des problèmes chimiques complexes. Un défi fantastique ! »

Lene : « Pour nous deux, c’est une quête. Dans nos différents domaines de travail, il y a beaucoup de questions auxquelles nous ne trouvons pas de réponses immédiates. Au final, c’est juste une autre partie du même puzzle. Il faut toujours continuer à apprendre. »

Avec les remerciements à…

La mangeuse d’huîtres de James Ensor a été restaurée grâce au soutien du Fonds Baillet Latour.

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Rubens

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